LES ENSEMBLES VIVANTS, L’ELAN VITAL

 

LES ENSEMBLES VIVANTS

 Il y a, chez moi, une véranda faisant toute la longueur de la façade. Au début de mon séjour dans cette maison, de nombreux oiseaux se fracassaient le crâne en se cognant aux carreaux qu’ils ne percevaient  pas comme un obstacle. Puis on m’a dit qu’il suffisait, pour les protéger de ce danger, de coller sur le vitrage des silhouettes de rapaces. Je l’ai fait, et c’est réellement efficace. Les morts de petits oiseaux, sans s’être arrêtées complètement, sont devenues très rares.

On peut se procurer ces silhouettes dissuasives auprès de la ligue pour la protection des oiseaux, Corderie Royale, 130, rue Jean-Baptiste Audebert- 17300 Rochefort.

La thèse officielle veut que cette méfiance vis-à-vis des prédateurs volants soit inscrite dans les gènes de ces oiseaux. Il existe, à coup sûr, des apprentissages qui peuvent se transmettre par initiation d’une génération à l’autre, mais la reconnaissances des rapaces est répandue chez un trop grand nombre d’espèces différentes pour qu’il s’agisse de cela. Il faut donc que ce comportement soit dû, chez un ancêtre commun (donc fort ancien) à une mutation génétique favorable. Par sélection naturelle, ce caractère s’est ensuite généralisé chez un grand nombre de lignées différentes issues de ces premiers mutants. Cette explication évite aux biologistes de se fourvoyer dans des hypothèses invérifiables en se limitant à des mécanismes connus. Il reste quelques dissidents pour défendre une argumentation plus ancienne; certaines adaptations sont si complexes et si précises que le sens commun admet difficilement  qu’elles se soient produites de cette manière.

 L’ELAN VITAL 

La thèse opposée, à peu prés abandonnée de nos jours, est celle du « vitalisme » dont le philosophe Henri Bergson fut un des principaux défenseurs. Les lois de la « matière brute » ne régissent que partiellement le fonctionnement du vivant. Il faut supposer l’existence d’un principe différent animant la substance matérielle ( un peu comme un esprit ou une âme animerait le corps).b Pour Bergson, ce principe est l’élan vital, une sorte de courant qualitatif dont la « poussée » transforme la matière inerte en matière vivante. C’est de cet élan formateur que procède l’Evolution, mais sans qu’il y ait autant de finalisme, c’est-à-dire que les caractères nouveaux n’apparaissent pas en vertu d’un plan préétabli impliquant un « but » déterminé. Les fabuleuses adaptations de « l’instinct » animal et les stratégies non moins extraordinaires des plantes n’ont d’autres nécessité que le maintien de cette énergie vitale. Chez les êtres humains, on change complètement de niveau. L’instinct, lorsqu’il s’accompagne d’un supplément de conscience, devient intuition. Bergson oppose nettement l’intelligence, qui s’applique à l’utilisation mécanique et pratique de la matière, et l’intuition , liée, quant à elle, à l’élan vital. L’intuition étant la plus formidable des deux peut conduire à l’intelligence, mais non l’inverse.

« L’intuition est l’esprit même et en un sens la vie même; l’intelligence s’y découpe par un processus imitateur de celui qui a engendré la matière. Ainsi apparaît l’unité de la vie mentale. On reconnaît qu’en se plaçant dans l’intuition pour aller de là à l’intelligence, car de l’intelligence on ne passera jamais à l’intuition ».

En dehors de la conscience humaine, on aura « l’instinct », qui, selon Bergson, est  » moulé sur la vie ». « La connaissance qui unit une espèce à une autre a, dit-il, ses racines dans l’unité de vie.

Henri Bergson « L’Evolution créatrice » PUF-Grands textes

J’accueille volontiers cette référence à l’unité, mais il manque quelque chose, sans doute parce que la fréquentation de la pensée chinoise m’a déshabitué de faire, entre l’esprit et la matière, une différence aussi nette que celle de nos philosophes. La science a choisi de ne considérer que la seconde, même si sa substance se fait de plus en plus insaisissable. Bergson, par contre, se rattache à l’antique courant idéaliste et dualiste issu de Platon et du christianisme. Les Chinois des époques historiques ont toujours été portés à rechercher l’unité mais elle n’est pas le terme ultime. « En amont des formes », issues du jeu du Yin et du Yang, se situe l’Un dans lequel ils se confondent. En amont de l’Un veille l’indéfinissable Dao qui n’est pas, comme on l’a dit « le fonctionnement des choses ». Jean-François Billeter– « Leçons sur Tchouang Tseu« – Arlea, mais rien ne se fait sans lui Laozi « Le Dao de jing« . Quant à la différence entre l’esprit et la matière, c’est une affaire de qualité de « Qi« . Cette énergie universelle est une, bien qu’elle se manifeste de mille manières. C’est ce qui ressemble le plus à l’élan vital de Bergson avec cette différence notoire que les choses « inanimées » en sont également pourvues.

 

Propos sur le Yi Jing

 

Jean Philippe Schlumberger

 

Editions: R2N IMPRESSION

Amitiés

Claude Sarfati

LES INVERSIONS ORACULAIRES

On ne peut pas conclure une réflexion sur l’intuition sans mentionner que nous inversons parfois ce qu’elle suggère. Nous avons tous en nous un double miroir dont une des faces reflète l’expérience passée et l’autre un être fictif, centre artificiel de la plupart de nos actes. Ce « moi » est loin d’être inutile. C’est lui qui nous a conduit de la petite enfance à l’âge adulte; il entretient aussi une continuité d’intention que la société humaine rend nécessaire. Mais ce miroir de la mémoire et du moi est parfois déformant. Il devient alors une source d’erreurs de toutes sortes, dont la plus gênante est l’inversion complète du penchant intuitif. Les cas extrêmes de personnes qui choisissent systématiquement les parcours les plus dangereux sont heureusement rares mais je pense que chacun a pu faire les expériences bénignes d’un mot pour son contraire ou le piège de la gaffe qui nous fait dire, malgré nous, ce qu’il fallait justement taire. Au pire, nous serons peut-être de ceux qu’une destinée accable – « ce n’est qu’à moi qu’il arrive de pareilles choses! » – peut se dire avec humour et être ressenti, à part soi, dans une profonde détresse. Ces déformations négatives ne sont pas le fait de l’intuition, qui est impersonnelle. Souvent, elles sont issues d’habitudes anciennes, mouvement de crainte, de défense ou de soumission qui continuent à tourner dans une étroite zone d’obscurité qu’on ne visite plus jamais. Ces mécaniques oubliées déterminent nos humeurs et nos comportements comme de vieilles horloges poussiéreuses qu’il est très difficile de réparer et plus encore de démonter sans aide. Etant l’inverse de l’intuition vivante, elles sont pourtant capables de la saisir au passage et de la retourner, produisant, par l’intermédiaire du Yi Jing, des réponses parfaitement déprimantes. Comment savoir si nous avons affaire à l’une de ces inversions ou bien à de véritables mises en garde? Remarquons tout d’abord que toutes les indications oraculaires du vieux livre sont accompagnées d’un mode d’emploi: une sentence toute négative n’est jamais seule – d’autres tendances existent dans la même situation – et les rares sonnettes d’alarme indéniables ne signifient nullement que vous êtes condamné, mais qu’il vaut mieux ne pas s’engager plus avant. En second lieu, si la majorité de nos réponses, quel que soit le sujet de la question, paraissent catastrophiques, je pense que c’est le moment d’avoir des doutes. Est-ce à dire que vous renoncez à l’exploration du Yi Jing parce que les robots répétitifs de l’inconscient en détournent le sens? Pas du tout.

Je dirais même qu’au contraire, il est peut-être bon de persévérer, de retrouver par la pratique du vieux livre le chemin direct de l’intuitif. Comment fait-on? C’est très simple et comme tout ce qui est simple, ce n’est pas toujours facile: il faut avoir confiance dans une part de soi où l’on n’est pas. C’est un point qu’il faut trouver dans la sensation intérieure, ce qui exige du silence et de la détente, mais je vous assure que nous sommes tous centrés sur un vide. Rien de transcendant, vraiment, ce n’est que l’absence de toutes les représentations qu’on a en soi, celles qu’on nous a léguées, celles qu’on s’est faites. A partir de là, c’est ouvert. Il est vrai qu’on ne s’y maintient pas longtemps, mais on a vu, une simple référence en passant suffit. Prenons la chose autrement: on n’échappe pas à son maigre destin d’automate en lui donnant à chaque instant la place centrale, encore moins en le combattant, mais on peut apprendre à passer à côté ou en-dessous, parfois, quand c’est très dur. L’espace autour de nos problèmes est infini. C’est comme si nous nous obstinions à forcer une porte close qui se dresse, solitaire, au milieu d’une vaste plaine. En réalité, il n’y a pas d’encombrement, l’espace est toujours accessible. Reste une dernière angoisse: à quoi s’accroche-t-on quand il n’y a pas d’obstacle?

Propos sur le Yi Jing

Jean Philippe Schlumberger

Editions: R2N IMPRESSION

Amitiés

Claude Sarfati

L’ORACLE ET L’INTUITION

Notre oracle est un révélateur. On pourrait dire aussi qu’il apprivoise l’insaisissable. Lorsqu’il s’agit d’une intuition « sauvage », plusieurs cas sont possibles. Le premier est celui de l’urgence: nous n’avons pas le temps de choisir, une action s’impose, il se trouve que c’était la bonne; le second, probablement le plus courant, est celui de l’inconscience: nous avons fait ce qu’il fallait, mais nous n’en saurons jamais rien; reste le cas de l’inquiétude, enfin, voir de l’angoisse, du « quelque chose qui ne va pas… ». L’instinct animal se fait connaître, on sait sans savoir. C’est le plus difficile. On sent qu’il faudrait laisser venir l’action salutaire, on  n’est pas sûr de pouvoir le faire…Comment distinguer une simple croyance d’un « non agir » authentique.

Les oracles ont été inventés pour donner corps aux suggestions ou directives des dieux, des esprits, des ancêtres. Les formules oraculaires étaient très souvent ambigües, de sorte qu’on pouvait les interpréter de plusieurs manières. Après coup, lorsque l’événement annoncé s’était produit et que l’on découvrait enfin le vrai sens de la réponse, on comprenait aussi en quoi on s’était trompé et l’on apprenait peu à peu la prudence. Quant aux effets manifestement faux, on pouvait toujours les attribuer à des rituels incomplets ou mal exécutés. Même en ces temps anciens, certains devins étaient meilleurs ou plus habiles que d’autres; ils enseignaient à leurs disciples que l’excellence du résultat dépend d’une attitude souple et ouverte à l’égard des entités que l’on sollicitait.

Prenons ce Yi Jing des origines qu’on commence à entrevoir au-delà des traditions légendaires. Très tôt, le travail d’archivage et de classement des réponses fait apparaître des régularités formelles. On les organise, se rapprochant ainsi d’une logique, sans renoncer pour autant à sonder l’inconnu parce que nous appelons le hasard. La vision intuitive s’affine, elle s’accorde aisément à ce qu’on lit depuis toujours dans le ciel et la ronde des saisons. Peut-être est-il possible de se passer des dieux? Les réponses ne sont plus des sentences impératives imposant une vérité finale, mais les indications d’une direction, d’une voie à suivre. Les paroles des anciens, celle qu’on a retenues, sont juste assez vagues pour susciter des images. Les figures sont devenues mobiles, au-dedans par la succession de leurs traits, au-delà de leur dynamisme particulier par les mutations qui les transforment. Un vaste système apparaît. A la fois cycle et réseau, il préserve une part d’asymétrie, ne fermant jamais sur une exactitude stérilisante. C’est ainsi que l’intuition humaine (muette de naissance) a su construire, en Chine, son langage le plus achevé.

Propos sur le Yi Jing

Jean Philippe Schlumberger

Editions: R2N IMPRESSION

Amitiés

Claude Sarfati

INTUITION

NON PAS AUTRE QUE SOI MAIS AU-DELA DE SOI

                                                           

Si nous admettons que les oracles, et le Yi Jing en particulier, sont des supports d’intuition, il faut essayer de définir de quoi nous parlons. Ce n’est pas facile, car l’intuition ne se laisse pas enfermer dans un cadre trop étroit. On admet que cette faculté existe, mais on ne sait pas vraiment où elle commence, ni quelles sont ses limites. Les personnes d’esprit rigoureux la jugent peu fiable, ce qui n’est pas faux tant qu’on n’a pas appris à reconnaître une intuition juste. De plus, la manière dont on la reçoit est très personnelle. L’intuitif peut difficilement expliquer à quelqu’un d’autre ce qui se passe en lui.

Les définitions de l’intuition restent donc imprécises. Celle de mon encyclopédie est classique et pas trop réductrice: « Connaissance directe et immédiate, ne faisant pas appel au raisonnement ». On voit tout de suite que cela s’apparente aux connaissances qui nous viennent des sens. Si je suis mouillé, je sais instantanément que je le suis. Cela vient de toute une gamme de sensations, mais aussi de la mémoire qui sait qui sait que le liquide en question est bien de l’eau et non de l’essence ou de l’alcool, car ceux-ci procurent des sensations différentes. Ces discriminations se produisent en moi sans qu’à aucun moment il me soit nécessaire de penser « eau », « essence » ou « alcool ». Tout le processus de reconnaissance se situe à un niveau qui se passe très bien du langage.

Il n’est donc pas surprenant que ce genre d’intuition simple se communique plus facilement à autrui par une action – un geste – que par des mots. Décrivez-moi un tire-bouchons. Je sais à quoi il sert, mais comment est-il fait? Si je vous mets sous l’interdiction de faire un geste descriptif, vous serez en difficulté. – C’est un objet métallique en forme d’hélice, muni d’une poignée transversale – Mais qu’est-ce qu’une hélice? – C’est une courbe qui s’enroule régulièrement autour d’un axe, un peu comme une vis. – On peut ouvrir des bouteilles avec une vis? – Non, mais…etc. – Nous finirons par nous entendre mais ce sera long.

Les scientifiques diront que les mathématiques, et tout particulièrement celles qui servent à démontrer les étrangetés de la physique  » ne se prêtent pas aux représentations intuitives ». Ils sont nombreux,  pourtant, à reconnaître que leurs recherches, y compris en mathématiques, ne procèdent pas exclusivement des déductions logiques. Des solutions apparaissent soudain, dont on « voit » qu’elles sont justes. Un long travail sera nécessaire pour démontrer ce qu’on a perçu.

Nous avons là un autre volet de l’intuition qui consiste en une vision globale du sujet et s’oppose à l’approche analytique. Cette forme intérieure de perception directe est ce qu’on appelle habituellement « intuition ». Les personnes intuitives ressentent certaines choses avant d’avoir pu en juger. Exemple fréquent, elles « reçoivent » de façon diffuse l’ambiance générale émanant de quelqu’un qu’elles voient pour la première fois. Elles pourront vérifier par la suite que cette impression concentrée était assez juste et prévoyait certains éléments relationnels avec cette personne.

Puis il y a cette intuition des choses qui ne devraient pas, normalement, être connues. Elles concerne souvent des événements assez graves, menaces cachées ou catastrophes imminentes. Telle personne est l’objet, à son insu, d’une enquête ou d’une surveillance et se sentira très mal à l’aise, voire angoissée, sans savoir exactement pourquoi. Un tremblement de terre, un bombardement, seront ressentis sous la forme d’une inquiétude incompréhensible; il y aura parfois une sorte de détachement dans la perception de l’entourage, comme si tout était éloigné de soi, ou qu’on avait perdu le sens de sa propre présence. Lorsque l’événement se produit et que la raison de ces perturbations s’éclaire, le premier sentiment est proche d’un soulagement. On est en plein danger, mais au moins on sait de quoi il s’agit.

Ce n’est qu’un bref survol, l’étendue du sujet mériterait un livre entier. Je me propose de diviser la question en trois parties, correspondant à des approches différentes, mais qui vont, me semble-t-il, dans le même sens: – une part d’expérience personnelle, – une part de réflexion intuitive concernant les rapports du monde vivant, -une spéculation sur un aspect de la doctrine bouddhiste du « Grand Véhicule » (Mâhayana), à laquelle se rattachent les écoles du bouddhisme chinois, dont le Chan (Zen japonais).

 Propos sur le Yi Jing

Jean Philippe Schlumberger

 Editions: R2N IMPRESSION

Amitiés

Claude Sarfati

Carl Jung et le Yi-King

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Comme je ne suis pas sinologue, une préface du Yi King écrite de ma main doit être un témoignage de mon expérience personnelle de ce livre grand et singulier.

Elle me fournit également l’occasion bienvenue de rendre un nouvel hommage à la mémoire de mon ami disparu, Richard Wilhelm. Lui-même était profondément conscient de l’importance culturelle de sa traduction du Yi King, qui est sans rivale en Occident.

Si le sens du Livre des Transformations était facile à saisir, l’ouvrage ne nécessiterait pas de préface. Mais c’est loin d’être le cas, car il y a autour de lui tant d’obscurité que les savants occidentaux se sont efforcés de le traiter comme une collection de  formules magiques, ou trop abstruses pour être intelligibles, ou sans la moindre valeur.

La version de Legge, qui était jusqu’à présent la seule accessible en anglais, a peu fait pour mettre l’ouvrage à la portée des esprits occidentaux’. Wilhelm, pourtant, a réalisé le maximum pour ouvrir la voie à la compréhension du symbolisme inclus dans le texte. Il était en mesure de le faire, ayant lui-même appris la philosophie et l’usage du Yi King auprès du vénérable Lao Naï Souan. En outre il avait, pendant plusieurs années, mis en pratique la technique particulière de l’oracle.

La manière dont il a saisi la signification vivante du texte confère à sa version du Yi King une profondeur de perspective qu’une connaissance purement universitaire de la philosophie chinoise n’eût jamais pu fournir. Je suis grandement redevable à Wilhelm pour la clarté qu’il a projetée sur le problème complexe du Yi King aussi bien que pour son intuition concernant l’application pratique de l’ouvrage.

Depuis plus de trente ans je m’intéresse moi-même à cette technique oraculaire, ou à cette méthode d’exploration de l’inconscient, car elle m’a semblé être dotée d’une signification peu commune. J’étais déjà bien familiarisé avec le Yi King lorsque j’ai rencontré pour la première fois Richard Wilhelm peu après 1920. Il me confirma alors ce que je savais déjà et m’apprit beaucoup d’autres choses. Je ne sais pas le chinois et n’ai jamais été en Chine.

Je puis assurer le lecteur qu’il n’est guère aisé de trouver le juste accès à ce monument de la culture chinoise qui s’écarte si complètement de nos manières de penser.

Pour comprendre tout ce qu’est un tel livre, il est indispensable de rejeter certains préjugés de l’esprit occidental. C’est un fait curieux qu’un peuple aussi intelligent et doué que les Chinois n’ait jamais développé ce que nous appelons une science. Notre science, toutefois, est fondée sur le principe de causalité, et la causalité doit être considérée comme – une vérité axiomatique. Mais un grand changement du point de vue est en train de s’opérer.

La physique moderne est en train de réussir l’entreprise où Kant a échoué, avec sa Critique de la raison pure. Les axiomes de la causalité sont, ébranlés jusque dans leurs fondements. Nous savons désormais que ce que nous appelons les lois naturelles ne sont que des vérités statistiques et doivent nécessairement souffrir des exceptions. Nous n’avons pas pris suffisamment en considération le fait que nous avons besoin du laboratoire avec ses restrictions draconiennes pour démontrer la validité invariable de la loi naturelle.

Si nous laissons faire la nature, nous avons un tableau bien différent : dans tout processus, il y a une interférence partielle ou totale d’un hasard, si bien que, dans des circonstances naturelles, une suite d’événements absolument conforme à des lois spécifiques est presque une exception.

L’esprit chinois, tel que je le vois à l’œuvre dans le Yi King, semble être exclusivement préoccupé de l’aspect fortuit des événements. Ce que nous nommons coïncidences semble être le souci principal de ce genre d’esprits et ce que nous appelons, causalité passe presque inaperçu. Nous devons admettre qu’il y a quelque chose à dire sur l’énorme importance du hasard.

Une somme incalculable d’efforts humains est directement employée à combattre et à restreindre la nocivité ou le danger représenté par le hasard. Des considérations théoriques de cause et d’effet semblent souvent pâles et poussiéreuses en comparaison des résultats pratiques du hasard. Il est très bien de dire que le cristal de quartz est un prisme hexagonal. La proposition est tout à fait vraie dans la mesure où l’on envisage un cristal idéal.

Mais dans la nature on ne trouve pas deux cristaux identiques, bien que tous soient immanquablement hexagonaux. La forme réelle par contre semble attirer davantage le sage chinois que la forme idéale. Le réseau inextricable de lois naturelles constituant la réalité empirique a plus d’importance pour lui qu’une explication causale d’événements qui doivent en outre être séparés les uns des autres pour qu’on puisse les étudier convenablement.

La manière dont le Yi King s’applique à considérer la réalité semble défavoriser nos procédures causales. Le moment réellement observé apparaît davantage, dans la vision de l’ancienne Chine, comme un coup de hasard que comme un résultat clairement défini de processus de chaînes causales concourantes. Le champ d’intérêt semble être la configuration formée par les événements fortuits au moment de l’observation et pas du tout les raisons hypothétiques qui entrent apparemment en ligne de compte pour la coïncidence.

Tandis que l’esprit occidental trie, pèse, choisit, classe, isole avec soin, le tableau chinois du moment embrasse tout, jusqu’au détail le plus mince et le plus dépourvu de sens, parce que le moment observé est fait de tous les ingrédients. Ainsi il advient que lorsqu’on jette les trois pièces de monnaie, ou que l’on fait le décompte des quarante-neuf baguettes d’achillée, ces détails fortuits entrent dans le tableau du moment observé et en font partie – une partie qui pour nous est insignifiante, mais qui revêt la plus haute signification pour l’esprit chinois.

Pour nous, ce serait une assertion banale et presque dépourvue de sens (au moins superficiellement) de dire que tout ce qui advient à un moment donné possède inévitablement la qualité particulière de ce moment. Ce n’est pas là un argument abstrait, mais une affirmation très pratique. Il y a certains connaisseurs qui peuvent vous dire, simplement d’après l’apparence, le goût et la tenue d’un vin, l’emplacement de son vignoble et son année d’origine.

Il existe des antiquaires qui vous nommeront, du premier coup d’œil, avec une précision presque incroyable, l’époque, le lieu d’origine et l’auteur d’un objet d’art ou d’un meuble. Il y a même des astrologues qui peuvent vous dire, sans connaître votre nativité, quelle était la position du soleil et de la lune et quel signe du zodiaque se levait à l’horizon au moment de votre naissance. Face à de tels faits, il faut admettre que les moments peuvent laisser des traces durables. En d’autres termes, l’inventeur du Yi King, quel qu’il ait pu être, était convaincu que l’hexagramme obtenu à un certain moment coïncidait avec ce dernier en qualité aussi bien que chronologiquement. Pour lui, l’hexagramme était l’exposant du moment où il était tracé, et même plus que ne pouvaient l’être les heures de l’horloge et les divisions du calendrier – dans la mesure où l’hexagramme était entendu comme indiquant la situation essentielle qui prédominait au moment de son origine.

Cette affirmation présuppose un certain principe curieux que j’ai nommé synchronicité, concept qui formule un point de vue diamétralement opposé au point de vue causal. Puisque ce dernier est une vérité purement statistique et non absolue, c’est une sorte d’hypothèse de travail concernant la manière dont les événements sortent les uns des autres, tandis que la synchronicité prend la coïncidence des événements dans l’espace et le temps comme signifiant plus qu’un pur hasard, à savoir une interdépendance particulière d’événements objectifs entre eux aussi bien qu’avec les états subjectifs (psychiques) de l’observateur ou des observateurs. L’ancien esprit chinois contemple le cosmos d’une manière comparable à celle du physicien moderne, qui ne peut pas nier que son modèle du monde soit une structure nettement psychophysique.

L’événement microphysique inclut 1’observateur tout comme la réalité sous-jacente au Yi King comprend des conditions subjectives, c’est-à-dire psychiques, dans la totalité de la situation du moment Tout comme la causalité décrit la suite d’événements, ainsi, pour l’esprit chinois, la synchronicité traite de la coïncidence des événements. Le point de vue causal nous raconte une histoire dramatique sur la manière dont D est venu à l’existence -. il a tiré son origine de C, qui existait avant D, et C à son tour avait un père, B, etc. De son côté la vision synchronistique s’efforce de produire un tableau de coïncidence aussi rempli de signification.

Comment se fait-il que A’, B’, C’, D’, etc. apparaissent tous au même moment et au même endroit ?

Cela se produit tout d’abord parce que les événements physiques A’ et B’ sont de même qualité que les événements psychiques C’ et D’, et ensuite parce que tous sont les exposants d’une seule et même situation momentanée. Cette situation est considérée comme représentant un tableau lisible et compréhensible. Les soixante-quatre hexagrammes du Yi King sont les instruments à l’aide desquels peut être déterminée la signification de soixante-quatre situations différentes mais typiques.

Ces interprétations sont équivalentes à des explications causales. La connexion causale est statistiquement nécessaire et peut par suite être soumise à l’expérience. Dans la mesure où les situations sont uniques et ne peuvent pas être répétées, l’expérimentation dans le domaine de la synchronicité semble être impossible dans des conditions ordinaires. Dans le Yi King, le seul critère de validité de la synchronicité est l’opinion de l’observateur constatant que le texte de l’hexagramme correspond fidèlement à sa condition psychique.

Il est admis que la chute des pièces de monnaie ou le résultat de la division des tiges d’achillée est ce qu’il doit être nécessairement dans une  situation  donnée, dans la mesure où tout ce qui survient au moment donné lui appartient comme une partie indispensable du tableau. Si une poignée d’allumettes est jetée sur le plancher, elles forment le dessin caractéristique de ce moment. Mais une vérité aussi évidente que celle-là ne révèle sa nature signifiante que s’il est possible de lire le dessin et de vérifier son interprétation, en partie grâce à la connaissance qu’a l’observateur de la situation subjective et objective, en partie par le caractère des événements subséquents. Ce n’est manifestement pas une procédure attrayante pour un esprit critique habitué à la vérification expérimentale de faits ou à l’évidence concrète. Mais pour quelqu’un qui aime regarder le monde sous l’angle qui était celui de l’ancienne Chine, le Yi King peut avoir un certain attrait.

Mon argumentation, telle que je viens de l’exposer, n’est évidemment jamais entrée dans un esprit chinois. Au contraire, selon les anciennes traditions, ce sont des influences spirituelles  agissant d’une manière mystérieuse qui font que les tiges d’achillée donnent une réponse signifiante. Ces puissances forment en quelque sorte l’âme vivante du livre. Comme celui-ci est une sorte d’être animé, la tradition affirme que l’on peut poser des questions au Yi King et s’attendre à recevoir des réponses intelligentes. C’est ainsi qu’il m’est venu à l’esprit que le lecteur non initié pourrait être intéressé en voyant le Yi King à l’œuvre. A cette fin j’ai fait une expérience correspondant fidèlement à la conception chinoise : j’ai, en un sens, personnifié le Livre en demandant son jugement sur sa situation actuelle, c’est-à-dire mon intention de le présenter à l’esprit occidental.

Bien que cette manière de faire soit parfaitement conforme aux prémisses de la philosophie taoïste, elle nous apparaît comme par trop extravagante. Pourtant je n’ai jamais été choqué par l’étrangeté des illusions pathologiques ou des superstitions primitives. Je me suis toujours efforcé de demeurer l’esprit libre et curieux – rerum novarum cupidus. Pourquoi ne pas tenter un dialogue avec un ancien livre qui se déclare animé ? Il ne peut y avoir de mal à cela, et le lecteur peut ainsi observer une procédure psychologique qui a été utilisée d’âge en âge à travers les millénaires de la civilisation chinoise, représentant pour un Confucius et un Lao Tseu à la fois une expression suprême d’autorité spirituelle et une énigme philosophique. J’ai utilisé la méthode des pièces et la réponse obtenue a été l’hexagramme 50, Ting, le  Chaudron.

Conformément à la manière dont ma question était posée, le texte de l’hexagramme doit être considéré comme formé de paroles prononcées par le Yi King lui-même. Le livre se décrit ainsi comme un chaudron (Ting), c’est-à-dire un vase rituel contenant des aliments cuits. Par aliments il faut entendre ici une nourriture spirituelle. Wilhelm dit à ce propos :

 Le chaudron, en tant que réalisation d’une civilisation raffinée, évoque les soins et l’alimentation prodigués aux hommes de valeur, soins qui tournent au bien du peuple […] C’est le tableau de la civilisation qui culmine dans la religion. Le chaudron sert aux sacrifices divins […] La manifestation suprême de Dieu se trouve dans les prophètes et les saints. Honorer ceux-ci est la manière véritable d’honorer Dieu. La volonté de Dieu qui se révèle à travers eux doit être accueillie avec humilité.

Demeurant fidèles à notre hypothèse, nous devons conclure que le Yi King rend ici témoignage de lui-même. Lorsqu’un trait d’un hexagramme donné correspond à un six ou à un neuf, cela veut dire qu’il est mis tout spécialement en relief et qu’il est donc particulièrement important pour l’interprétation. Dans mon hexagramme les  influences spirituelles  ont mis en relief, à l’aide d’un neuf, les traits situés à la deuxième et à la troisième place. Le texte dit  Neuf à la deuxième place signifie : Dans le chaudron il y a des aliments. Mes compagnons sont envieux, mais ils ne peuvent rien contre moi. Fortune.

Ainsi le Yi King dit de lui-même : Je contiens de la nourriture (spirituelle). Le fait d’avoir part à quelque chose de grand excite l’envie et c’est pourquoi le cœur des envieux est inclus dans le tableau. Les envieux veulent dépouiller le Yi King des grands biens qu’il possède, c’est-à-dire le dépouiller de sa signification, détruire cette signification. Mais leur hostilité est vaine. Sa richesse de sens est assurée : il est convaincu de ses vertus positives que nul ne peut lui ôter.

Le texte poursuit : Neuf à la troisième place signifie L’anse du chaudron est changée. On est entravé dans sa conduite. La graisse du faisan n’est pas mangée. Dès que la pluie se met à tomber le remords s’efface. A la fin vient la fortune.

L’anse est la partie par laquelle le chaudron peut être saisi .Elle signifie donc le concept que l’on aura du Yi King (le ting). Dans le cours du temps cette idée semble avoir changé au point qu’aujourd’hui nous ne pouvons plus saisir le Yi King. Ainsi  on est entravé dans sa conduite. Nous n’avons plus le soutien du sage conseil et du savoir profond et pénétrant de l’oracle ; c’est pourquoi nous ne trouvons plus notre chemin dans le labyrinthe du destin et les obscurités de notre propre nature. La graisse du faisan, c’est-à-dire la partie la meilleure et la plus riche d’un mets exquis, n’est plus mangée. Mais lorsqu’à la fin la terre reçoit à nouveau la pluie, c’est-à-dire lorsque cet état de disette a été surmonté, le remords, c’est-à-dire le chagrin causé par la perte de la sagesse, s’évanouit, et alors se présente l’occasion tant attendue.

Wilhelm commente : Par là est désigné un homme qui, à une époque de haute civilisation, se trouve à un poste où nul ne le reconnaît et ne prête attention à lui. C’est là pour son action un obstacle considérable. Le Yi King se plaint pour ainsi dire de voir que ses excellentes qualités ne sont pas reconnues, et, par suite, demeurent en friche. Il se console par l’espoir qu’il va acquérir une nouvelle considération.

La réponse donnée dans ces deux traits saillants à la question que j’avais posée ne requiert aucune subtilité spéciale d’interprétation, aucun sacrifice, aucune connaissance extraordinaire. N’importe qui, à condition d’être doté seulement d’un peu de bon sens, peut comprendre la signification de la réponse ; ce sont les propos de quelqu’un qui a une bonne opinion de lui-même, mais dont la valeur n’est reconnue ni d’une façon générale, ni même jusqu’à un certain point. Le sujet qui répond a de lui-même une notion intéressante : il se regarde comme un vase dans lequel des offrandes sacrificielles sont présentées aux dieux en aliments rituels destinés à les nourrir. Il voit en lui-même un ustensile cultuel servant à préparer la nourriture spirituelle pour les puissances ou les éléments inconscients (les influences spirituelles ) qui ont été Projetés sous forme de divinités, en d’autres termes, à donner à ces puissances l’attention dont elles ont besoin pour jouer leur rôle dans la vie de l’individu. C’est là, en fait, la signification primitive du mot religio qui veut dire :  observer attentivement, prendre en considération un facteur numineux  (de religere).

La méthode du Yi King tient compte effectivement de la qualité individuelle cachée dans les choses et les hommes et aussi dans l’essence inconsciente de chacun. J’ai questionné le Yi King comme on questionne une personne que l’on s’apprête à présenter à des amis : on lui demande si cela lui sera agréable ou non. En réponse, le Yi King me parle de sa signification religieuse, de l’ignorance et du mépris dans lequel il est actuellement tenu, de son espoir d’être rétabli à une place d’honneur – avec, évidemment, un clin d’œil vers mon projet de préface,et, surtout, vers la traduction anglaise.

Cela paraît constituer une réaction parfaitement compréhensible, telle qu’on pourrait l’escompter d’une personne dans une situation semblable.

Mais comment cette réaction a-t-elle été déclenchée ?

Je l’ai provoquée en jetant en l’air trois petites piécettes et en les laissant retomber, rouler, s’immobiliser, côté pile ou côté face, comme en avait décidé le hasard. Ce fait étrange qu’une réaction productrice de sens naisse d’une technique excluant apparemment toute signification depuis le début est le grand titre de gloire du Yi King. L’exemple que je viens de donner n’est pas unique : les réponses sensées sont la règle. Les sinologues occidentaux et de distingués érudits chinois se sont donné du mal pour m’informer que le Yi King est une collection désuète de  formules magiques. Au cours de ces conversations, mon informateur a parfois admis qu’il avait consulté l’oracle par l’intermédiaire d’un devin, ordinairement un prêtre taoïste. Cela ne pouvait être, naturellement, qu’ absurdité. Mais, assez curieusement, la réponse obtenue paraissait coïncider de façon remarquable avec la tache aveugle du psychisme du questionneur.

J’accorde à la pensée occidentale que n’importe laquelle des soixante-quatre réponses à ma question était possible et, assurément, je ne puis avancer qu’une autre réponse n’eût été également significative. Toutefois celle que j’ai reçue a été la première et la seule ; nous ne savons rien d’autres réponses possibles. Celle-ci m’a plu et m’a satisfait. Poser la même question une seconde fois eût été un manque de tact ; aussi ai-je évité de le faire : Le maître ne parle qu’une fois.  Je tiens pour anathème la pesante et maladroite méthode pédagogique qui tente d’ajuster des phénomènes irrationnels à un modèle rationnel préconçu. En fait, des données telles que cette réponse doivent demeurer comme elles étaient quand elles ont pour la première fois émergée pour s’offrir à la vue, car ce n’est qu’alors que nous savons ce que fait la nature lorsqu’elle est laissée à elle-même sans être troublée par l’action brouillonne de l’homme. On ne doit pas aller vers des cadavres pour étudier la vie. De plus, une répétition de l’expérience est impossible pour la simple raison que la situation originelle ne peut être rétablie. Et c’est pourquoi il n’y a dans chaque cas qu’une première et unique réponse.

Pour en revenir à l’hexagramme lui-même, il n’y a rien d’étrange à ce que tout ce qui concerne le Ting, le  Chaudron, amplifie les thèmes annoncés par les deux traits saillants. La première ligne de l’hexagramme dit : Un chaudron aux pieds retournés. Avantageux pour ôter le résidu. On prend une concubine pour l’amour de son fils. Pas de blâme.

On ne se sert pas d’un Ting retourné. Le Yi King est donc un chaudron inutilisé. Le retourner sert à enlever les matières coagulées, ainsi que le dit la sentence accompagnant le trait. Tout comme un homme prend une concubine quand sa femme n’a pas d’enfant, on fait appel au Yi King quand on ne voit plus d’autre moyen de se tirer d’affaire. En dépit du statut quasi légal dont elle jouit en Chine, la concubine est en réalité un pis-aller assez fâcheux. De même la vertu magique de l’oracle est un expédient qui peut être utilisé en vue d’un but supérieur. Cela n’entraîne pas de blâme, bien qu’il s’agisse d’un recours exceptionnel.

Le deuxième et le troisième trait ont été examinés. Le quatrième trait déclare : Les pieds du chaudron se brisent. Le repas du prince est répandu et sa personne est salie. Infortune.  Ici le chaudron a été mis en usage, mais, à l’évidence, d’une façon très maladroite, c’est-à-dire que l’on a abusé de l’oracle ou qu’on l’a mal interprété. Ainsi la nourriture divine est perdue et l’on encourt l’humiliation. Legge traduit : Its subject will be made to blush for shame (son sujet sera conduit à rougir de honte ). Abuser d’un ustensile du culte tel que le chaudron (c’est-à-dire le Yi King) est une grande profanation. Le Yi King insiste évidemment ici sur sa dignité de vase rituel et proteste contre l’usage profane que l’on peut faire de lui.

Le cinquième trait dit : Le chaudron a une anse jaune, des anneaux d’or. La persévérance est avantageuse.  Le Yi King a, semble-t-il, rencontré une compréhension nouvelle, correcte jaune, couleur du milieu), c’est-à-dire une nouvelle conception grâce à laquelle il peut être saisi. Cette conception est convenable (dorée). De fait, une nouvelle édition en anglais va rendre le livre plus accessible à l’Occident qu’il ne l’était auparavant.

Le sixième trait dit : Le chaudron a des anneaux de jade. Grande fortune. Rien qui ne soit avantageux.  Le jade se distingue par sa beauté et la douceur de son éclat. Si les anneaux qui servent à porter le chaudron sont de jade, le vase tout entier se trouve rehaussé en dignité et en valeur. Ici la façon qu’a le Yi King de s’exprimer ne traduit pas seulement un grand contentement, mais aussi, en fait, beaucoup d’optimisme. On ne peut qu’attendre les événements et, dans l’intervalle, demeurer satisfait de l’agréable conclusion que le Yi King approuve sa nouvelle édition.

J’ai montré par cet exemple, aussi objectivement que j’ai pu, comment procède l’oracle dans un cas donné. Naturellement la manière de faire varie quelque peu suivant la façon dont la question est posée. Si par exemple une personne se trouve elle-même dans une situation pleine de confusion, c’est elle qui semblera parler dans l’oracle. Ou bien, si la question concerne une relation avec une autre personne, celle-ci pourra apparaître comme ayant la parole.

Cependant l’identité de celui qui parle ne dépend pas seulement de la manière dont la question est formulée, étant donné que nos relations avec notre prochain ne sont pas toujours déterminées par ce dernier. Très souvent nos relations dépendent presque exclusivement de notre attitude, bien que ce fait puisse demeurer totalement inaperçu de nous. C’est pourquoi si un individu est inconscient de son rôle dans une relation, le Yi King peut lui réserver une grande surprise : contrairement à son attente, il pourra apparaître lui-même comme l’agent principal, ainsi que le texte l’indique parfois sans méprise possible.

Il peut se faire aussi que nous prenions une situation trop à cœur et la considérions comme très importante, tandis que la réponse obtenue en consultant le Yi King attire l’attention sur un autre aspect inattendu qui était implicitement inclus dans la question. De tels exemples peuvent conduire à penser à première vue que l’oracle est menteur. On rapporte que Confucius n’aurait reçu qu’une réponse inappropriée : l’hexagramme 22, la Grâce, qui est purement esthétique. Ce trait évoque l’avis donné à Socrate par son daïmon : Tu devrais t’exercer à la musique, sur quoi Socrate se mit à jouer de la flûte. Confucius et Socrate se disputent la palme comme types d’attitude raisonnable et pédagogique face à la vie ; mais il est improbable que l’un ou l’autre se soit occupé de  donner de la grâce à sa barbe, comme le dit le deuxième trait de cet hexagramme. Malheureusement la raison et la pédagogie manquent souvent de charme et de grâce, si bien qu’après tout l’oracle a pu ne pas se tromper.

Mais revenons à notre hexagramme. Bien que le Yi King ne se contente pas de se montrer satisfait de sa nouvelle édition, mais manifeste en outre un optimisme puissant, il ne prédit encore rien de l’effet qu’il exercera sur le public qu’il se propose d’atteindre. Comme nous avons, dans notre hexagramme, deux traits soulignés par la valeur numérique 9, nous sommes en mesure de découvrir quelle sorte de pronostic le Yi King formule à son propre sujet. Les traits désignés par un six ou un neuf sont dotés, suivant l’antique conception, d’une tension interne si grande qu’elle les fait se transformer dans leurs opposés, Yang en Yin et vice versa. Ce changement nous donne dans le cas présent l’hexagramme 35, Tsin le Progrès. Le sujet de cet hexagramme est quelqu’un qui traverse toutes sortes de vicissitudes dans son effort vers le haut, et le texte décrit la manière dont il doit se comporter. Le Yi King est dans la même situation : il se lève  comme le soleil et  se manifeste, mais  il est repoussé  et  ne rencontre pas de confiance, il  progresse, mais dans la tristesse. Pourtant  on reçoit un grand bonheur de son aïeule. La psychologie peut nous aider à élucider ce passage obscur. Dans les rêves et les contes de fées, la grand-mère ou aïeule représente souvent l’inconscient parce que ce dernier, chez l’homme, contient la composante féminine de la psyché. Si le Yi King n’est pas accepté par le conscient, du moins l’inconscient le rencontre à mi-chemin, car le Yi King est relié de plus près à l’inconscient qu’à l’attitude rationnelle du conscient.

Puisque l’inconscient est souvent représenté dans les rêves par une figure féminine, cela peut constituer l’explication de notre sentence. La personne féminine peut être la traductrice Il qui a prodigué au livre ses soins maternels, et cela pourrait fort bien apparaître au Yi King comme un  grand bonheur. Il prévoit une compréhension générale, mais craint un mauvais usage :  Progressant comme une marmotte.  Mais il se répète l’avertissement : Ne prends pas le gain et la perte à cœur.  Il demeure libre de  préoccupations partisanes. Il ne compte sur personne.

Ainsi le Yi King envisage calmement son avenir sur le marché américain et s’exprime à ce sujet comme le ferait n’importe quelle personne sensée en face de l’avenir d’un livre si sujet à controverse. La prédiction obtenue par le jet fortuit de pièces est si raisonnable et si remplie de sens commun qu’il serait difficile de songer à une réponse plus juste.

Tout cela est survenu avant que j’ai écrit les paragraphes précédents.

Arrivé à ce point, j’ai souhaité connaître l’attitude du Yi King face à la situation nouvelle. L’état de choses avait été modifié par ce que j’avais écrit, dans la mesure où j’étais désormais moi-même entré en scène et j’attendais par suite que l’on me dise quelque chose se rapportant à ma propre action. Je dois avouer que je ne m’étais pas senti très à l’aise en écrivant cette préface, car, en tant que personne consciente de sa responsabilité scientifique, je n’ai pas pour habitude d’affirmer quelque chose que je ne puisse prouver, ou tout au moins présenter comme acceptable par la raison. C’est une tâche pleine d’incertitude que de proposer à un public moderne une collection de  formules magiques avec l’idée de les rendre plus ou moins acceptables. Je l’ai entreprise parce que je pense personnellement qu’il y a dans l’ancienne manière de penser chinoise plus que le regard n’en discerne au premier abord.

Cependant je suis embarrassé d’avoir à faire appel à la bonne volonté et à l’imagination du lecteur, en tant que je dois l’introduire dans l’obscurité d’un rituel magique d’âge vénérable. Je ne suis malheureusement que trop conscient des argurnents que l’on peut utiliser contre lui.

Nous ne sommes même pas certains que le navire qui doit nous mener sur des mers inconnues ne fait pas eau en quelque endroit. Le vieux texte ne peut-il pas être corrompu ? La traduction de Wilhelm est-elle fidèle ? Ne nous sommes nous pas abusés nous-mêmes dans nos explications ?

D’un bout à l’autre de l’ouvrage, le Yi King insiste sur la connaissance de soi. La méthode suivant laquelle ce résultat doit être obtenu ouvre la voie à toutes sortes d’abus, et elle n’est donc pas faite pour des esprits frivoles ou manquant de maturité ; elle n’est pas non plus destinée aux intellectualistes et aux rationalistes.

Elle ne convient qu’à des gens de pensée et de réflexion qui aiment à méditer sur ce qu’ils font et sur ce qui leur arrive, tendance qu’il ne faut pas confondre avec la rumination morbide de l’hypocondriaque. Comme je l’ai indiqué plus haut, je n’ai pas de réponse à apporter à la multitude des problèmes qui se présentent lorsque nous cherchons à harmoniser l’oracle du Yi King avec nos canons scientifiques reçus.

Mais inutile de le dire, point n’est besoin d’introduire des facteurs occultes. Ma position en cette matière est pragmatique, et les grandes disciplines qui m’ont enseigné l’utilité pratique de ce point de vue sont la psychothérapie et la psychologie médicale. Il n’est sans doute aucun autre domaine où nous devions compter avec tant de grandeurs inconnues et nulle part ailleurs nous ne nous habituons à ce point à adopter des méthodes dont l’efficacité est indéniable lors même que nous en ignorons longtemps le mode d’action. Des cures inattendues peuvent naître de thérapies discutables, et des méthodes réputées dignes de confiance peuvent conduire à des échecs surprenants.

Dans l’exploration de l’inconscient nous tombons sur des choses étranges dont le rationaliste se détourne avec horreur, prétendant après coup qu’il n’avait rien vu du tout. La plénitude irrationnelle de la vie m’a appris à ne jamais rien rejeter, même si cela va contre nos théories (lesquelles, en mettant les choses au mieux, ont une existence si brève !), ou n’admet par ailleurs aucune explication immédiate. Cela est évidemment inquiétant et il n’est pas certain que la boussole indique la bonne direction ; mais la sécurité, la certitude, la tranquillité ne conduisent pas à des découvertes. Il en va de même du mode chinois de divination. Manifestement la méthode mène à la connaissance de soi, bien qu’à toutes les époques on en ait également fait un usage superstitieux.

Je suis, bien entendu, pleinement convaincu de la valeur de la connaissance de soi, mais est-il bien utile de recommander un tel savoir, quand à travers tous les siècles les hommes les plus sages en ont prêché sans succès la nécessité ? Même pour l’œil le plus bigle, il est évident que ce livre représente une longue exhortation à scruter soigneusement notre caractère, nos attitudes, nos mobiles.

Cette disposition trouve en moi une résonance et m’a incité à entreprendre cette préface. Jusque-là je ne m’étais exprimé qu’une seule fois à l’égard du problème du Yi King : c’était dans un hommage à la mémoire de Richard Wilhelm.

Le reste du temps j’avais observé un silence plein de discrétion. Il n’est nullement facile d’entrer dans une mentalité aussi lointaine et aussi mystérieuse que celle dont émane le Yi King. On ne peut guère d’autre part traiter par le mépris de grands esprits comme Confucius et Lao Tseu, si l’on est capable d’apprécier la qualité des pensées qu’ils représentent. On peut encore moins omettre de voir que le Yi King fut leur principale source d’inspiration. Je sais que je n’aurais pas osé, dans le passé, m’exprimer de façon si explicite en une matière si incertaine. Je prends ce risque parce que je suis maintenant dans ma huitième décennie et que les opinions changeantes des hommes ne m’impressionnent plus : les pensées des vieux maîtres ont pour moi plus de valeur que les préjugés philosophiques de l’esprit occidental.

Il ne me plaît guère d’encombrer mon lecteur de considérations personnelles, mais, comme je l’ai déjà dit, notre propre personnalité est souvent impliquée dans la réponse de l’oracle. En fait, en formulant ma question, j’invitais moi-même l’oracle à commenter directement mon action. La réponse fut l’hexagramme : l’insondable, l’abîme (K’an). L’accent est spécialement mis sur le troisième trait, du fait qu’il est désigné par un six. Il dit : Devant et derrière, abîme sur abîme. Dans un tel danger, fais d’abord une pause. Sinon tu tomberas dans un gouffre, dans l’abîme. N’agis pas ainsi.

Naguère, j’aurais accepté inconditionnellement l’avis : N’agis pas ainsi et j’aurais refusé de donner mon opinion sur le Yi King pour la simple raison que je n’en avais pas. Mais, à présent, le conseil peut servir d’exemple à la manière dont fonctionne le Livre. C’est un fait que, si l’on se met à réfléchir à leur sujet, les problèmes du Yi King représentent bien abîme sur abîme  et on doit inévitablement  faire d’abord une pause  au milieu des périls d’une spéculation sans limite et sans critique ; sinon, on perdra effectivement sa route dans les ténèbres.

Peut-il y avoir une position intellectuelle moins confortable que de flotter dans l’air ténu de possibilités sans preuves, sans savoir si ce que l’on voit est vérité ou illusion ?

Telle est l’atmosphère du Yi King ; elle ressemble à celle d’un rêve et il n’y a en elle rien sur quoi l’on puisse compter, sauf le jugement personnel, qui est si faillible ! Je dois admettre que la sentence énoncée représente de façon adéquate l’état d’esprit dans lequel je me trouvais en écrivant les précédents paragraphes. Tout aussi approprié est le début réconfortant de l’hexagramme : Si tu es sincère, tu possèdes le succès dans ton cœur, car il indique qu’ici le facteur décisif n’est pas le danger extérieur, mais la condition subjective, c’est-à-dire le fait que l’on s’estime sincère ou non.

L’hexagramme compare l’action dynamique dans cette situation à l’attitude de l’eau courante qui n’a peur d’aucun endroit dangereux, mais se précipite du haut des roches abruptes et remplit les creux qui se trouvent sur son cours. C’est la manière dont l’homme noble  agit et exerce la fonction de l’enseignement. K’ an, l’Insondable, est décidément l’un des hexagramrnes les moins agréables. Il décrit une situation dans laquelle le sujet semble se trouver en grand danger d’être capturé dans toutes sortes de gouffres. Tout comme, lors de l’interprétation d’un rêve, il faut suivre le texte du rêve avec l’exactitude la plus rigoureuse, de même on doit, en consultant l’oracle, garder à l’esprit la forme de la question posée, car ainsi se trouvent définies les limites de l’interprétation de la réponse.

Le premier trait de l’hexagramme note la présence du danger  Dans l’abîme on tombe dans un gouffre.  Le deuxième trait fait de même et ajoute le conseil : On doit seulement s’efforcer d’atteindre de petites choses.  J’ai apparemment suivi d’avance cet avis en me bornant dans cette préface à montrer la manière dont le Yi King fonctionne dans l’esprit chinois et en renonçant au projet plus ambitieux d’écrire un commentaire psychologique sur le livre tout entier.

Le quatrième trait  Une cruche de vin, un bol de riz avec des vases de terre simplement tendus par la fenêtre. Il n’y a certainement pas de blâme à cela.  Wilhelm commente en ces termes : Suivant la coutume, il est d’usage qu’avant d’être engagé, un fonctionnaire présente des cadeaux d’introduction et des recommandations. Ici tout est simplifié à l’extrême. Les présents sont maigres : il n’y a personne pour recommander le candidat, celui-ci se présente seul et pourtant il n’a pas à rougir s’il a seulement en vue le dessein honorable d’une aide dans le danger.  Le livre paraît être jusqu’à un certain point le sujet de cette réponse.

Le cinquième trait développe le thème de la limitation. Si l’on étudie la nature de l’eau, on voit qu’elle ne remplit un creux que jusqu’au bord et continue ensuite de s’écouler. Elle n’y reste pas prise  L’abîme n’est pas rempli à déborder, il est seulement rempli jusqu’au bord.

Mais si, tenté par le danger et à cause précisément de l’incertitude, on voulait insister et forcer la conviction par des efforts supplémentaires, tels que des commentaires élaborés et autres choses semblables, on ne ferait que s’empêtrer dans les difficultés que le trait supérieur décrit comme une situation ligotée et emmurée.

En fait, le dernier trait montre souvent les conséquences qui apparaissent lorsqu’on ne prend pas au sérieux la signification de l’hexagramme. Dans notre réponse nous avons un six à la troisième place. Le trait yin de tension croissante se change en un trait yang et produit ainsi un nouvel hexagramme montrant une possibilité ou une tendance nouvelle. Nous avons maintenant l’hexagramme 48, Tsing, le Puits.

Le creux rempli d’eau ne signifie plus désormais un danger, mais plutôt quelque chose de bénéfique, un puits, une fontaine  Ainsi l’homme noble encourage le peuple au travail et l’exhorte à l’aide mutuelle.

L’image des gens s’aidant mutuellement paraît se référer à la reconstruction du puits, car il est démoli et plein de vase. Les animaux eux-mêmes n’y boivent pas. Des poissons y vivent et on peut les capturer, mais le puits n’est pas utilisé pour boire, c’est-à-dire pour les besoins de l’homme.

Cette description rappelle le ting, le chaudron retourné et inutilisé qui doit recevoir une nouvelle anse. En outre,  ce puits (comme le chaudron) est récuré, mais on ne boit pas de son eau : C’est le chagrin de mon cœur, car on pourrait y puiser. Le dangereux trou d’eau ou abîme désignait le Yi King et il en va de même du puits, mais celui-ci a un sens positif : il contient les eaux vives.

Il faut le restaurer pour qu’il serve.

Mais on n’a pas de concept Il à son sujet, pas d’ustensile pour transporter l’eau : la cruche est brisée et fuit. Le chaudron a besoin d’anses et d’anneaux neufs qui permettent de le saisir, et de même le puits demande à être maçonné à nouveau, car il contient une  source claire et fraîche dont on peut boire. On peut en tirer de l’eau, car  on peut se fier à lui.

Il est clair que le sujet qui formule ce pronostic est encore le Yi King qui se présente comme une fontaine d’eau vive. L’hexagramme précédent décrivait en détail le danger encouru par celui qui tombe accidentellement dans le puits, à l’intérieur de l’abîme. Il doit travailler à en sortir, afin de découvrir que c’est un vieux puits en ruine, enseveli dans la vase, mais susceptible d’être restauré pour servir à nouveau.

J’ai soumis deux questions à une méthode fondée sur le hasard, l’oracle des pièces de monnaie, la seconde de ces questions ayant été posée après que j’eus écrit mon analyse de la réponse à la première.

La première question était en quelque sorte adressée au Yi King : qu’avait-il à dire sur mon action, c’est-à-dire sur la situation où j’étais l’acteur, situation que vint décrire le premier hexagramme que j’obtins ? Le Yi King m’a répondu en se comparant à un chaudron, à un vase rituel qui demandait à être rénové et ne trouvait qu’une faveur douteuse auprès du public. La réponse à la seconde question fut que j’étais tombé dans une difficulté, car le Yi King représentait un trou d’eau profond et dangereux dans lequel on pouvait facilement s’embourber. Toutefois, le trou d’eau se révéla être un vieux puits qui n’avait besoin que d’être rénové pour pouvoir servir encore.

Les quatre hexagrammes sont pour l’essentiel cohérents en ce qui concerne le thème (vase, gouffre, puits) et, au point de vue du contenu intellectuel, ils paraissent être dotés de sens. Si un être humain m’avait tenu de tels propos, j’aurais dû, en tant que psychiatre, le déclarer sain d’esprit, au moins sur la base des matériaux présentés. Je n’aurais pu, en vérité, découvrir dans les quatre réponses rien de délirant, de stupide ou de schizophrénique. Compte tenu de l’extrême antiquité du Yi King et de son origine chinoise, je ne puis considérer comme anormal son langage archaïque, symbolique et fleuri. Au contraire, j’aurais eu à féliciter la personne supposée de la profondeur d’intuition avec laquelle elle avait pénétré mon état d’incertitude.

Par contre, toute personne à l’esprit vif et léger peut retourner entièrement la situation et montrer comment j’ai projeté mes états subjectifs dans le symbolisme des hexagrammes. Une telle critique bien que catastrophique du point de vue rationnel de l’Occident, ne porte pas atteinte à la fonction du Yi King. Bien au contraire, le sage chinois me dirait en souriant : Ne voyez-vous pas comme le Yi King est utile pour vous faire projeter dans son symbolisme abstrus vos pensées non encore formulées ? Vous auriez pu écrire votre pré- face sans vous rendre compte de l’avalanche d’incompréhensions qu’elle risque de déclencher. Le point de vue chinois ne s’occupe pas de l’attitude que l’on adopte en face de l’activité de l’oracle.

C’est seulement nous qui heurtons à chaque instant sur notre préjugé : la notion de causalité. L’antique sagesse de l’Orient met l’accent sur le fait que l’individu intelligent est conscient de ses propres pensées, mais pas le moins du monde de la manière dont il l’est.

Moins nous réfléchirons à la théorie du Yi King, et plus nous dormirons tranquilles. Il me semble qu’à l’aide de cet exemple, un lecteur sans préjugé peut maintenant être en mesure de former au moins un essai de jugement sur le fonctionnement du Yi King. On ne peut pas en demander davantage à une introduction. Si, par cette démonstration, je suis parvenu à élucider la phénoménologie psychologique du Yi King, j’aurai rempli mon propos. Quant aux milliers de questions, de doutes, de critiques que soulève ce singulier ouvrage, je ne puis y répondre. Le Yi King se présente avec des preuves et des résultats ; il ne se vante pas, il n’est pas d’un abord aisé. Constituant un élément de la nature, il attend, comme tel, qu’on le découvre.

Il n’offre ni faits, ni pouvoirs, mais, pour les êtres épris de connaissance de soi et de sagesse – s’il en est -, il paraît être le livre adéquat. A l’un, son esprit semblera aussi lumineux que le jour ; à un autre, chargé d’ombre comme le crépuscule ; à un troisième, obscur comme la nuit. Celui à qui il ne plaît pas n’a pas à l’utiliser, et celui qui est contre lui n’est pas obligé de le trouver véridique. Puisse-t-il s’avancer dans le monde pour le bénéfice de ceux qui savent discerner sa signification

Carl Jung: Préface du YI KING livre des mutations (édition anglaise 1949, James Legge)

Bonne lecture: Claude Sarfati